Category: Tribunes

  • « Aucune démocratie ne peut se maintenir sur un récit qui contredit la société qu’elle prétend représenter » — Tribune collective, Le Monde, 25/03/26

    « Aucune démocratie ne peut se maintenir sur un récit qui contredit la société qu’elle prétend représenter » — Tribune collective, Le Monde, 25/03/26

    À l’initiative de l’Observatoire de la diversité, Un collectif d’intellectuels, de chercheurs et de personnalités des mondes institutionnel et politique, parmi lesquelles Nicolas Cadène, Rokhaya Diallo et Akli Mellouli, s’inquiète du décalage culturel entre des élites politiques de plus en plus enclines aux fantasmes identitaires et la réalité des sociétés qu’elles entendent gouverner.

    La campagne des élections municipales l’a confirmé : racisme, antisémitisme, islamophobie et nativisme progressent et se banalisent dans le débat politique français. Cette évolution révèle un décalage entre la réalité sociale et des imaginaires politiques largement dépassés. Ce phénomène ne se limite pas à la France : dans toutes les grandes démocraties occidentales, une partie importante des élites politiques accuse un retard culturel comparable face aux sociétés qu’elles entendent gouverner.

    Prenons un exemple : les États-Unis, le pays de Donald Trump et de Bad Bunny. Artiste portoricain, ce dernier s’impose comme l’une des figures culturelles les plus influentes au monde. En 2026, il devient le premier hispanophone à remporter le Grammy du meilleur album et à assurer la mi-temps du Super Bowl. Parce qu’il interprète son répertoire en espagnol plutôt qu’en anglais, il cristallise un enjeu politique et linguistique, aussi clivant aux États-Unis que le débat sur l’islam en Europe.

    Face à lui, le monde MAGA [Make America Great Again] se crispe sur le récit d’une nation blanche et anglo-saxonne d’avant les droits civiques. Megyn Kelly, journaliste et avocate conservatrice, l’a formulé sans détour lorsqu’un journaliste britannique lui a rappelé que les États-Unis n’ont pas de langue officielle : « Cette attitude explique pourquoi vous, en Grande-Bretagne, vous avez perdu votre culture. Vous l’avez cédée à un groupe de musulmans radicaux qui sont arrivés et l’ont prise, et maintenant elle a disparu. Nous n’autoriserons pas cela ici. Qu’il s’agisse des hispaniques ou des musulmans, cela ne se passera pas aux États-Unis. C’est pour cela que le président Trump a été élu. »

    Fiction d’un passé homogène

    Peur du déclin, désignation d’ennemis intérieurs, justification politique d’une fermeture : Bad Bunny passe pour « antiaméricain », comme certains citoyens européens sont suspectés de ne pas appartenir pleinement à leur nation au seul motif de leurs origines. Partout s’impose la fiction d’un passé homogène, blanc, qui n’a pourtant jamais existé.

    Si ce décalage se joue aux États-Unis, il se retrouve aussi dans le débat français. Les héritiers de Charles Maurras [1868-1952] y opposent le « pays réel », qu’ils présentent arbitrairement comme attiré par la « préférence nationale », au « pays légal », qu’ils critiquent en dénonçant l’Etat de droit pour sa prétendue inefficacité. Pendant ce temps, une grande partie des forces politiques refuse toujours de voir la diversité réelle de la société.

    La force des artistes est de rendre visible ce que certains voudraient effacer. Depuis longtemps, les quartiers populaires font évoluer la culture française et la projettent à l’international. Quand la French touch s’exporte en anglais, les musiques urbaines, elles, ont diffusé très largement la langue française dans le monde.

    Pourtant, les stéréotypes persistent : un artiste perçu comme « non blanc » reste souvent enfermé dans la catégorie « musique urbaine », quel que soit son répertoire. Et l’invisibilité perdure : combien savent que Kassav’, groupe guadeloupéen, figure parmi les musiciens les plus influents à l’échelle internationale depuis plus de quarante ans ?

    La culture ne se décrète pas

    Ce plafond de verre se fissure néanmoins, car les plateformes numériques ont rebattu les cartes. Les artistes longtemps ignorés par les médias traditionnels trouvent désormais de nouveaux espaces pour rencontrer un public nombreux. La politique, elle, reste en retrait.

    Aucune démocratie ne peut se maintenir sur un récit qui contredit la société qu’elle prétend représenter. La culture ne se décrète pas : elle est plurielle, dynamique et irréductible aux fantasmes identitaires qui confondent universalisme et uniformité. Elle demeure la meilleure réponse au repli identitaire et aux nostalgies politiques purement artificielles d’un temps d’avant l’immigration.

    Il revient aux élites politiques de choisir : combler ce retard et accompagner la société telle qu’elle est, ou persister dans des illusions qui affaiblissent chaque jour la démocratie. Défendre l’identité républicaine, c’est protéger l’avenir démocratique de la France en affirmant la diversité, la parité et l’équité. C’est refuser, une bonne fois pour toutes, les promesses illusoires du racisme comme projet politique.

    Christophe Bertossi, sociologue, cofondateur et directeur scientifique de l’Observatoire de la diversité ; Frédéric Bride, cofondateur de Secteur Ä ; Nicolas Cadène, cofondateur de la Vigie de la laïcité ; Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice ; Moussa Diawara, producteur de musique ; Akli Mellouli, sénateur du Val-de-Marne (groupe Ecologiste-Solidarité et territoires) ; Ilham Moustachir, cofondatrice et secrétaire générale de l’Observatoire de la diversité ; Aïssata Seck, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage ; Todd Shepard, historien, université Johns-Hopkins (Etats-Unis) ; Catherine Wihtol de Wenden, politiste, Sciences Po.

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  • « Nommer “diaspora” des enfants et petits-enfants de l’immigration revient à les maintenir dans un statut d’éternels passagers » — Tribune collective, Le Monde, 18/03/2026

    « Nommer “diaspora” des enfants et petits-enfants de l’immigration revient à les maintenir dans un statut d’éternels passagers » — Tribune collective, Le Monde, 18/03/2026

    Cette tribune initiée au sein de l’Observatoire réunit un collectif d’intellectuels et d’artistes inquiets du climat de suspicion à l’égard des descendants d’immigrés. Les auteur·rices rappellent que « les “Français de branche” ont été abreuvés à la même sève que les “Français de souche” »

    Certains Français issus de la diversité choisissent de s’expatrier vers le pays de leurs ancêtres. Plusieurs raisons peuvent expliquer ces départs. Le climat politique, marqué par une forme de normalisation des discours d’extrême droite, en fait partie. Mais d’autres facteurs entrent également en jeu, notamment un marché de l’emploi qui peine encore à leur ouvrir pleinement ses portes et les pousse à chercher ailleurs de nouvelles opportunités. Dans ce contexte, une rumeur, démentie depuis par le gouvernement, a couru sur la création d’un haut-commissariat à la diversité et aux diasporas.

    L’utilisation, ici, du terme « diaspora » n’a rien d’anodin et relève, comme l’écrivait le sociologue Pierre Bourdieu, de ces « mots qui n’ont l’air de rien, mais à travers lesquels passe toute une philosophie, toute une vision du monde » (Contre-feux , tome Ier, Raisons d’agir, 1998). Initialement, ce terme est lié à l’histoire des populations juives, arméniennes et libanaises et définit les peuples « dispersés, chassés de leur pays, qui maintiennent entre elles des liens affectifs, culturels, économiques ou politiques au-delà des frontières » . De nombreux Français issus de la diversité n’entretiennent pas nécessairement de relations économiques, religieuses, traditionnelles ou linguistiques avec le pays d’origine de leurs parents ou grands-parents, et l’on peut légitimement se demander s’il est pertinent de parler de « diaspora » à leur égard.

    Avec son concept d’« illusion du provisoire », le sociologue Abdelmalek Sayad souligne un point fondamental : en nommant « diaspora » des enfants et petits–enfants de l’immigration, on les maintient symboliquement dans un statut d’éternels passagers, comme si leur présence en France n’était encore, cinquante ans après, rien de plus qu’une escale technique.

    Rassembler les Français

    Le journal marocain Telquel,repris par Courrier international, lui donne raison dans l’un de ses titres : « Le “retour” des enfants d’immigrés, un phénomène croissant au Maroc ». Ce n’est pas un afflux massif comme semble le souligner le titre, mais une tendance. Certains de nos compatriotes quittent la France à cause des discriminations dont ils souffrent et des débouchés professionnels qui leur sont fermés. L’intensité du phénomène se renforce chez les sportifs dont le talent n’a pas toujours été reconnu ici. A l’instar de la gymnaste Kaylia Nemour, qui a remporté en France la médaille d’or aux Jeux olympiques de 2024, sous la bannière de l’Algérie. Dans le même temps, de ce côté-ci de la Méditerranée, certains discours agitent le spectre d’une prétendue menace. Un article de Valeurs actuellestitrait ainsi : «Insécurité, ingérence, poids de la diaspora… Algérie, la menace intérieure », alimentant des préjugés discriminants.

    Ne serait-il pas temps d’aller à contre-courant du climat actuel de division et de rassembler tous les Français ? Notre nation est riche de sa diversité et de son multiculturalisme, quoi qu’en pensent ceux qui préfèrent attiser les fractures. Nous, les « Français de branche », nous avons été abreuvés à la même sève que les « Français de souche ». Nous parlons la même langue, nous avons fréquenté les mêmes écoles, nous avons les mêmes droits civiques et les mêmes références culturelles. Dans cette période électorale, il serait bon de s’en souvenir et de garder ce chiffre en mémoire : plus de 90 % des descendants d’immigrés de la deuxième génération se sentent français (selon l’Insee et l’Institut national d’études démographiques, en 2022).

    Sabrina Alaouchiche, secrétaire générale de la Maison des potes-Maison de l’égalité ; Christophe Bertossi, sociologue et politiste, directeur du Centre migrations et citoyen- netés de l’Institut français des relations internationales de 2011 à 2021 ; Zinedine Boudaoud, journaliste et réalisateur ; Valérie Clo, roman- cière ; Hella Feki, professeure de lettres et de théâtre, formatrice ; Kaltoum Gachi, avocate, coprésidente du MRAP ; Fatima Gholem, autrice, activiste féministe ; Naïma Guerziz, autrice, professeure de langue, chroni- queuse ; Sonia Hanihina, dramaturge, écrivaine ; Serge Eric Menye, consultant en intelligence de marché pour l’Afrique et essayiste ; Ilham Moustachir, conférencière et cadre dirigeante ; Perin Emel Yavuz, historienne et théoricienne de l’art

  • « Quand les “lendemains qui chantent” se transforment en nostalgie réactionnaire » — Todd Shepard, Christophe Bertossi, Le Club de Mediapart, 25/06/2026

    « Quand les “lendemains qui chantent” se transforment en nostalgie réactionnaire » — Todd Shepard, Christophe Bertossi, Le Club de Mediapart, 25/06/2026

    Nous voyons actuellement émerger une convergence au∫niveau mondial entre des récits qui, bien qu’initialement formulés pour l’émancipation et le progrès social et politique, sont aujourd’hui mis au service d’un programme réactionnaire. De l’Inde à l’Algérie en passant par la France, ce travestissement des luttes historiquement progressistes en croisades réactionnaires est possible parce qu’il fait fi de l’histoire dans sa complexité, ses contradictions et ses paradoxes. Par Todd Shepard et Christophe Bertossi. 

    Nous voyons actuellement émerger une convergence au niveau mondial entre des récits qui, bien qu’initialement formulés pour l’émancipation et le progrès social et politique, sont aujourd’hui mis au service d’un programme réactionnaire. Les identités nationales s’en trouvent reformulées en profondeur par une conception arbitraire et illibérale ouvertement assumée par ses promoteurs.

    Chose frappante, cela a lieu dans des contextes qui ont des traditions politiques et des histoires postcoloniales très différentes. On retrouve cette tendance autant dans d’anciennes puissances coloniales (comme la France) que dans des pays anciennement colonisés (comme l’Inde), ou d’autres (comme les États-Unis) dont l’histoire nationale a été marquée par un système esclavagiste de type colonial à l’intérieur du pays.

    La facilité avec laquelle des luttes historiquement progressistes peuvent être retournées contre les minorités raciales, ethniques, de genre ou sexuelles, « au nom de la défense » des identités nationales, est une chose singulière et dangereuse.

    C’est par exemple le cas, depuis plusieurs années, de certains usages politiques de la pensée décoloniale en Inde. De nombreux penseurs se sont emparé de catégories décoloniales pour servir le projet nationaliste du parti d’extrême-droite hindou BJP et du Premier ministre Modi.

    Ils n’ont plus discuté de la colonisation britannique et de la lutte pour l’indépendance du premier XXe siècle. Leur récit s’est déplacé en élargissant la focale jusqu’au XVIe siècle, afin de voir dans les Moghols (musulmans) les véritables colonisateurs.

    Ce choix est historiquement arbitraire mais politiquement stratégique : il conduit à revendiquer l’hindouisme comme identité nationale première, faisant des musulmans d’aujourd’hui les descendants directs des « envahisseurs d’hier » – une « menace interne » contre ce qui serait la « vraie » culture (hindoue) du peuple et de la société. Le symbole emblématique de cette vision est sans doute la destruction en 1992 de la mosquée Babri, une mosquée du XVIe siècle située dans la ville d’Ayodhya.

    On saisit mieux encore la spécificité de ce type de stratégie, si l’on compare l’Inde avec l’Algérie. À la différence de l’Inde, le gouvernement algérien actuel appuie sa légitimité sur la mémoire de la guerre de libération contre la présence française. Les édifices chrétiens hérités de la colonisation française sont conservés comme symboles de tolérance religieuse. L’État insiste sur le respect des frontières héritées de la colonisation, issues des accords des mouvements de libération panafricains du XXe siècle.

    L’« affaire Sansal » a mis en lumière les tensions entre cette mémoire politique de la guerre de libération et les usages détournés des thèmes décoloniaux. Écrivain algérien naturalisé français en 2024, Boualem Sansal a été arrêté en Algérie après des déclarations contestant les frontières algériennes héritées de la colonisation. En remontant à une époque antérieure à la colonisation française, Sansal dénonçait l’inconsistance des frontières algériennes d’aujourd’hui. Il s’inspirait quasiment mot pour mot des thèses anhistoriques et prétendument « anticoloniales » de la Nouvelle Droite française, défendues par des auteurs comme Alain de Benoist.

    Ces propos tombaient sous le coup d’un article très connu du Code pénal algérien (l’article 87 bis), qualifiant d’« acte terroriste ou subversif » toute action susceptible d’attenter à « la sécurité de l’État, l’intégrité territoriale ou la stabilité des institutions ».

    On sait comment l’incarcération de l’écrivain franco-algérien a cristallisé ce que Benjamin Stora a décrit comme « la plus grave crise franco-algérienne depuis l’Indépendance ». L’accord est heureusement unanime pour dire que l’écrivain âgé et malade n’a rien à faire derrière les barreaux. Personne n’a pourtant relevé que la raison qui avait conduit Boualem Sansal en prison avait aussi mené à l’arrestation du leader islamiste Ali Benhadj, ancien responsable du FIS, peu de temps après et pour des propos en tout point similaires.

    Des figures idéologiquement opposées (un essayiste d’extrême droite et un leader islamiste) utilisent donc un récit anticolonial commun, qui remonte dans le temps (ici, avant les Français) pour remettre en cause les États postcoloniaux du Maghreb et nier la centralité de la lutte de libération dans l’histoire nationale algérienne.

    Cette rhétorique d’un « temps d’avant » dans les débats sur l’identité culturelle « première » d’une nation a également lieu, de façon absolument comparable, dans des pays qui furent des berceaux du projet démocratique moderne, comme la France et les États-Unis.

    En France, le discours républicain s’est lui aussi engouffré dans cette rhétorique. En transformant le principe de laïcité en pilier culturel d’appartenance nationale, l’identité politique républicaine s’est muée en identité nationale exclusive.

    De l’extrême droite jusqu’à des courants de la gauche socialiste comme le Printemps républicain, cette vision essentialisée de l’identité française est mobilisée contre les citoyens présumés français musulmans qu’elle stigmatise comme des « étrangers de l’intérieur ». L’idéologie à la source de cette vision repose sur le nativisme que John Highams a défini comme « une opposition envers une minorité interne qui est perçue comme une menace en raison de son étrangéité apparente (foreignness) » (John Higham, Strangers in the Land: Patterns of American Nativism 1860-1925, New Brunswick, Rutgers, 1955).

    Illustration 1

    D’un principe d’organisation démocratique du pluralisme moral et religieux, la laïcité a ouvert la voie à une politique ciblée contre les musulmans. Un nouveau « délit de séparatisme » a été ajouté au code pénal français par la loi du 24 août 2021, qui n’est pas sans rappeler l’article 87 bis du code pénal algérien. Le séparatisme est défini comme « l’action qui consiste à détruire ou à affaiblir la communauté nationale en vue de remplacer celle-ci par de nouvelles formes d’allégeance et d’identification en rupture avec la tradition démocratique et républicaine ».

    Au nom d’une chasse au « frérisme », dont la réalité est très largement contestée par les travaux des chercheurs et acteurs de terrain, voilà donc recyclés les arguments qui avaient permis à la République et aux valeurs de 1789 de l’emporter sur la puissante Église catholique romaine et ses alliés. Sauf que la séquence actuelle n’est pas comparable à ce qui a produit le compromis de liberté religieuse permis par la loi de 1905 : aujourd’hui, il s’agit d’exclure la « minorité musulmane » du pays alors qu’elle ne possède pratiquement aucun ancrage institutionnel, à la différence de l’Église catholique il y a un siècle.

    Ici, le « temps d’avant » est celui, imaginaire, d’un « temps d’avant » l’immigration postcoloniale et d’une France n’ayant pas renoncé à l’« Algérie française ». Cette fiction conduit notamment à oblitérer la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme de la France du XIXe et du début du XXe siècle et ce que fut réellement l’expérience, aujourd’hui volontairement idéalisée, qu’en firent les immigrés européens.

    Quant à toutes celles et ceux qui dénoncent la conversion des « valeurs républicaines » au nativisme, ils sont discrédités par des mots-combats comme « wokisme », « déconstruction », « islamogauchisme », par lesquels leur lutte contre le racisme et les inégalités est assimilée à une « trahison antirépublicaine ».

    Cette mythologie historique d’un « temps d’avant » (avant la dégradation supposée de l’identité nationale par les vagues migratoires les plus récentes) est également au cœur du mouvement « MAGA » et de la politique de Donald Trump depuis le début de son second mandat.

    Le démantèlement systématique et brutal de tout ce qui concerne les politiques de « Diversité, Équité, Inclusion » repose sur une conception de l’identité nationale qui renverse les fondements principiels de la société démocratique états-unienne depuis les années 1960 : les victoires des luttes pour les droits civiques de la minorité noire et l’ouverture des frontières à l’immigration non-européenne.

    Quand Trump ne cache pas sa nostalgie pour une société hiérarchisée, fondée sur la domination « blanche » et « virile » des groupes minoritaires, certains républicains français autoproclamés rêvent de revenir à une société « blanche » d’avant l’immigration postcoloniale, tandis que les nationalistes du BJP aspirent à réserver aux hindous la pleine appartenance à une nation sans les musulmans.

    Ce travestissement des luttes historiquement progressistes en croisades réactionnaires est possible parce qu’il fait fi de l’histoire dans sa complexité, ses contradictions et ses paradoxes. Au nom du passé, les promoteurs de cette conception vivent dans un monde qui n’a plus d’histoire.

    Ils ignorent à dessein la radicalité des victoires progressistes du passé contre les empires britanniques et français, contre les partisans de systèmes d’Ancien régime (ségrégationniste aux États-Unis ou de droit divin en France). Ils laissent le champ libre aux nativistes qui travestissent les mots d’ordre de ces victoires anticoloniales telles qu’elles eurent lieu. Cela leur permet de revendiquer ouvertement l’abandon des principes de l’État de droit et de céder aux sirènes périlleuses de l’autoritarisme et du populisme.

    Signataires

    Todd Shepard est professeur d’histoire à Johns Hopkins University (Baltimore), spécialiste de la France contemporaine et des études coloniales.

    Christophe Bertossi est sociologue et politiste, il est le directeur scientifique de l’Observatoire de la diversité.